Décryptage : pourquoi aime-t-on autant le Wax ?

Le WAX, ce « tissu africain » comme certains aiment l’appeler est à la mode. Ce n’est pas nouveau mais il commence à s’installer durablement, et il séduit de plus en plus les créateurs, les marques et nous, les consommateurs. D’où vient-il ? Pourquoi s’y intéresse-t-on en France ? Qu’est-ce qui fait que notre amour pour le wax est démesuré ?

Pour combler notre curiosité, Anne Grosfilley, docteur en anthropologie, spécialisée dans le textile et la mode en Afrique a répondu à nos questions. L’auteure sort un très beau livre, « WAX & Co., anthologie des tissus imprimés d’Afrique », aux éditions de La Martinière. Quelle belle idée ! 

L’Arrogante : Qu’est-ce que le WAX, dans ses grandes lignes ?
Anne GROSFILLEY : Le wax fut élaboré en Hollande à la fin du XIXème siècle. C’est une étoffe de grande qualité inspirée du batik indonésien, spécialement adaptée pour les marchés d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Son processus de fabrication se révèle très complexe : des effets volontaires de craquelures et de bulles engendrées par application d’une réserve à la cire recto-verso font que chaque mètre de tissu est unique et toujours différent du suivant. La société hollandaise Vlisco porte aujourd’hui le fleuron du véritable wax. Elle a deux filiales en Afrique : Uniwax en Côte d’Ivoire et GTP au Ghana, qui ont bénéficié du transfert technologique des Pays Bas et du partage de certains dessins.

« En Afrique de l’Ouest, le wax a longtemps été l’étoffe de prestige des femmes mûres »

En quoi un textile reflète-t-il des diversités culturelles ?
Anne GROSFILLEY : Par ses motifs imprimés, le wax exprime un grand nombre d’influences culturelles. Ses dessins traduisent à la fois son origine indonésienne par des emprunts graphiques au batik, mais aussi des références aux royaumes du groupe kan. L’histoire des rapports entre l’Europe et l’Afrique se lit par ailleurs dans l’influence coloniale (l’école et la religion), puis l’apport d’objets de consommation (du ventilateur à la voiture). Ce qui est remarquable, c’est que les dessins de wax ne sont pas perçus de la même façon suivant les pays. Les modes de perception sont livrés dans les noms que l’on donne au marché pour mettre en vente les nouveautés : un dessin abstrait de formes recourbées a par exemple pris les noms surprenants de « conseiller » à Abidjan (Côte d’Ivoire), « macaroni » à Lomé (Togo) et « quelque chose de bien m’est arrivé cette année » à Accra (Ghana). Les combinaisons de couleurs que chaque peuple préfère sont par ailleurs très révélatrices de la diversité du continent africain dont il faut savoir écouter la pluralité.

À votre avis, comment est-il devenu à la mode ?
Anne GROSFILLEY : En Afrique de l’Ouest, le wax a longtemps été l’étoffe de prestige des femmes mûres, qui le portaient en pagne drapé, combiné avec un corsage coordonné. Les jeunes générations étaient davantage attirées par les vêtements occidentaux. L’organisation du Concours des Ciseaux d’Or en 1987 en Côte d’Ivoire marque un tournant dans le regard porté au wax : on demande aux tailleurs de proposer des coupes modernes, féminines et créatives en wax, comme ils ont commencé à le faire en revisitant les étoffes artisanales locales. La mode du wax touche en premier les grandes capitales africaines comme Abidjan et Dakar, puis les diasporas qui ramènent quelques créations de leurs séjours dans la famille, ou font copier par un tailleur local des modèles de prêt-à-porter occidental qu’ils déclinent en wax.

« Dans une période où l’esprit d’Afrique est à la mode et fait vendre, le wax s’expose comme la nouvelle tendance ».

Xuly Bët est le premier créateur africain qui introduit le wax dans la mode parisienne, après avoir massivement exploré le lycra. Progressivement, le regard sur cette étoffe change et il séduit un marché plus large. Rien de surprenant à cela, puisque par son histoire il correspond à un certain regard européen de ce qui fait africain. Dans une période où l’esprit d’Afrique est à la mode et fait vendre, le wax s’expose comme la nouvelle tendance. Il reste toutefois connoté et circonscrit dans un certain enfermement culturel, comme le rappellent les noms des collections « Barbès » de Jean-Paul Gaultier ou « Vive l’Afrique » d’Agnès b.

Aujourd’hui, qui s’approprie le plus aisément le WAX ?
Anne GROSFILLEY : En Europe, ce sont sans contexte les Afropolitains qui manient avec brio les codes du wax. En évitant le total look, ils associent vêtements et accessoires en wax à un vestiaire classique (chemise blanche, pull noir, jeans, baskets). Ils développent un style « black » bien plus qu’africain. Le fait que des stars de la chanson (Rihanna, Beyoncé) apparaissent également vêtues de wax accentue ce sentiment de mode et de cohésion des diasporas. Cependant, le wax Vlisco est généralement délaissé au profit d’imitations asiatiques bon marché. Paradoxalement, de façon insidieuse, cette mode du wax tue le véritable wax, et le banalise. Porter du wax chinois pour témoigner de son affection sincère pour l’Afrique s’avère à contre-emploi. C’est en fait une façon de contribuer à la désindustrialisation et l’appauvrissement du continent africain, car l’explosion du wax chinois a engendré la faillite de la plupart des industries textiles d’Afrique. Même si par leurs dessins, les imitations asiatiques de wax continuent à raconter des histoires et à véhiculer des émotions, leur contexte de fabrication fait qu’il s’agit finalement d’étoffes de la mondialisation comme tant d’autres, où les notions d’éthique, de fabrication responsable et équitable ne sont qu’illusoires.

Propos recueillis par Stéphanie Chermont, le 4 septembre 2017.
crédit photo livre : wax Uniwax 12003, imprimé en Côte d’Ivoire

Couv Wax an co« WAX & CO., Anthologie des tissus imprimés d’Afrique », Anne Grosfilley. Éditions de La Martinière, disponible depuis le 14 septembre 2017. 264 pages. 35 euros

Photo de couverture : Maison Chateau Rouge, collection @ombre_claire x @maisonchateaurouge 40 bis rue myrha, Paris

 

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